FEU D'ARTIFICE : MUSIQUE ET CEREMONIES
Bonaparte, Premier consul dès 1799 et Consul à vie en 1802, se fit proclamer empereur le 18 mai 1804 sous le nom de Napoléon Ier. Le sacre eut lieu six mois plus tard.
Le matin de ce grand jour, tout le monde au château fut sur pied de très bonne heure, surtout les personnes attachées au service de la garde-robe. L'Empereur se leva à 8 heures. Ce n'était pas une petite affaire que de faire endosser à Sa Majesté le riche costume qui lui avait été préparé pour la circonstance.
A 9 heures du matin, le pape sortit des Tuileries pour se rendre à Notre-Dame, dans une voiture attelée de huit chevaux gris pommelé. Sur l'impériale était une tiare avec tous les attributs de la papauté en bronze doré. Le premier camérier de Sa Sainteté, monté sur une mule, précédait la voiture, portant une croix de vermeil.
Il y eut un intervalle d'une heure environ entre l'arrivée du pape à Notre-Dame et celle de Leurs Majestés. Leur départ des Tuileries se fit à 11 heures précises et fut annoncé par de nombreuses salves d'artillerie. Leurs Majestés étaient dans une voiture toute éclatante d'or et de peintures précieuses, traînée par huit chevaux de couleur isabelle, caparaçonnés avec une richesse extraordinaire.
Qu'on se figure dix mille hommes de cavalerie d'une superbe tenue, défilant entre deux haies d'infanterie aussi brillante, occupant chacune en longueur un espace de près d'une demi-lieue. Que l'on songe au nombre des équipages, à leur richesse, à la beauté des attelages et des uniformes, à cette multitude de musiciens jouant les marches du sacre au bruit des cloches et du canon ; qu'on ajoute l'effet produit par le concours de quatre à cinq cent mille spectateurs ; et l'on sera bien loin encore d'avoir une juste idée de cette étonnante magnificence.
Toutes les rues par lesquelles passa le cortège étaient soigneusement nettoyées et sablées ; les habitants avaient décoré la façade de leurs maisons, selon leur goût et leurs moyens, en draperies, en tapisseries, en papier peint, quelques-uns avec des guirlandes de feuilles d'If. Presque toutes les boutiques du quai des Orfèvres étaient garnies de festons en fleurs artificielles.
Je n'ai peut-être jamais entendu d'aussi belle musique ; elle était de la composition de MM. Paesiello, Rose et Lesueur, maîtres de chapelle de Leurs Majestés ; l'orchestre et les choeurs offraient une réunion des premiers talents de Paris. Deux orchestres à quatre choeurs, composés de plus de trois cents musiciens, étaient dirigés, l'un par M. Persuis, l'autre par M. Rey, tous deux chefs de la musique de l'Empereur. M. Lais, premier chanteur de Sa Majesté, M. Kreutzer et M. Baillot, premiers violons du même titre, s'étaient adjoint tout ce que la chapelle impériale, tout ce que l'Opéra et les grands théâtres lyriques possédaient de talents supérieurs en instrumentistes aussi bien qu'en chanteurs et chanteuses. La musique militaire était innombrable, et, sous les ordres de M. Lesueur, elle exécutait des marches héroïques, dont une, commandée par l'Empereur à M. Lesueur pour l'armée de Boulogne, est encore aujourd'hui, au jugement des connaisseurs, digne de figurer au premier rang des plus belles et des plus imposantes compositions musicales. Quant à moi, cette musique me rendait pâle et tremblant je frissonnais par tout le corps en l'écoutant.
Sa Majesté ne voulut point que le pape mît la main à sa couronne ; il la plaça lui-même sur sa tête. C'était un diadème de feuilles de chêne et de laurier en or.
Après la messe, Son Excellence le cardinal Fesch, grand aumônier de France, porta le livre des Évangiles à l'Empereur, qui, du haut de son trône, prononça le serment impérial d'une voix si ferme et si distincte que tous les assistants l'entendirent. C'est alors que, pour la vingtième fois peut-être, le cri de " Vive l'Empereur ! " sortit de toutes les bouches ; on chanta le Te Deum, et Leurs Majestés sortirent de l'église avec le même appareil qu'elles y étaient entrées. [ ... ]
Le lendemain de cette grande et mémorable solennité fut un jour de réjouissances publiques. Dès le matin, une population innombrable, favorisée par un temps magnifique, se répandit sur les boulevards, sur les quais et sur les places, où l'on avait disposé des divertissements variés à l'infini.
Les hérauts d'armes parcoururent de bonne heure les places publiques, jetant à la foule qui se pressait sur leur passage des médailles frappées en mémoire du couronnement. Ces médailles représentaient d'un côté la figure de l'Empereur, le front ceint de la couronne des Césars, avec ces mots pour légende : " Napoléon empereur ". Au revers étaient une figure revêtue du costume de magistrat, entourée d'attributs analogues, et celle d'un guerrier antique soulevant sur un bouclier un héros couronné et couvert du manteau impérial. Au-dessous on lisait : " le sénat et le peuple ". Aussitôt après le passage des hérauts d'armes commencèrent les réjouissances, qui se prolongèrent fort avant dans la soirée.
On avait élevé sur la place Louis-XIV qui s'appelait alors place de la Concorde, quatre grandes salles carrées, en charpente et en menuiserie, pour la danse et les valses. Des théâtres de pantomime et de farces étaient placés sur les boulevards de distance en distance ; des groupes de chanteurs et de musiciens exécutaient des airs nationaux et des marches guerrières ; des mâts de cocagne, des danseurs de corde, des jeux de toute espèce, arrêtaient les promeneurs à chaque pas, et leur faisaient attendre sans impatience le moment des illuminations et du feu d'artifice.
Les illuminations furent admirables. Depuis la place Louis-XV jusqu'à l'extrémité du boulevard Saint-Antoine régnait un double cordon de feux de couleur en guirlandes. L'ancien Garde-Meuble, le palais du Corps législatif, resplendissaient de lumières ; les portes Saint-Denis et Saint-Martin étaient couvertes de lampions depuis le haut jusqu'en bas.
Dans la soirée, tous les curieux se portèrent sur les quais et les ponts afin de voir le feu d'artifice, qui fut tiré du pont de la Concorde (aujourd'hui pont Louis-XVI), et surpassa en éclat tous ceux qu'on avait vus jusqu'alors.
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